samedi 6 décembre 2014

la vue aérienne extraite du

Le village de Geaune, qui compte moins de 800 habitants, offre la particularité d’un plan géométrique caractéristique d’une ville neuve. Mais dans son cas, ville neuve est loin de signifier ville récente. Créée au cordeau à partir de rien, sinon d’un pal planté en terre par des arpenteurs,  la petite agglomération est en effet âgée de sept cents ans


L’ORIGINE

Geaune est né d’un accord et acte de paréage conclu devant notaire à Saint-Sever en 1318, entre Pierre Ier seigneur de Castelnau (1) et Antonio de Pessagno, sénéchal du roi Édouard II d’Angleterre, duc d’Aquitaine. (le maire de Bordeaux et l’abbé de Saint-Loubouer étant témoins). Le sénéchal, bailleur de fonds  pour les campagnes du roi anglais en Ecosse en 1314, avait été envoyé en Gascogne en novembre 1317 en raison de ses talents d’entreprise et son habileté diplomatique. Ancien marchand et armateur italien originaire de Genes, il imposa  donc à la bastide le nom de Genoa.

L’acte d’association assurait une égalité de droit et de possession, et surtout d’usufruit et de revenus. La bastide devenait la propriété indivise de Pierre de Castelnau et Edouard II, et leurs successeurs, par moitié. Il en serait de même pour fours ou moulins à construire, sauf pour ceux existant déjà

Contrairement à la plupart des ancien villages de la région construits au sommet des coteaux, la bastide fut installée sur le versant d’une vallée plus propice a la mise en culture, sur les terres de  la paroisse de  Saint-Jean-de-Pantagnan  dont l’église originelle, démolie en 1747,  se trouvait à environ 300 mètres au nord du bourg actuel.

La tradition veut que la bastide ait été édifiée sur le lieu où avait été assassiné l’aïeul du seigneur de Castelnau (1), mais la proximité des voies déjà fréquentées susceptible d’en faire un carrefour d’échanges, ou une simple raison d'opportunité foncière durent justifier son emplacement

Pantagnan relevait de la seigneurie de Castelnau-Tursan. Pierre 1er de Castelnau donna ainsi 4 000 « arriala », parcelles vacantes correspondant à environ douze hectares  prévues pour édifier les maisons. Vraisemblablement le lieu choisi fut une forêt à défricher. Il semble même que pour cela, le seigneur se soit quelque peu "malicieusement" accaparé ou confisqué certaines terres dont la propriété lui fut contestée (pétition au roi d’Aude de Pantagnan en 1320). 2 000 journaux de terres contiguës furent également donnés en fief sous certains devoirs annuels payables par moitié au deux co-seigneurs.

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Les statuts de la bastide furent signés sur place le 14 décembre 1318 Le paréage et les statuts furent ensuite  scellés du sceau royal anglais le 2 janvier 1319.

La charte des coutumes, signée par les fondateurs de la bastide fixait les droits et devoirs des habitants, ainsi que toutes les règles de la vie de la communauté et le fonctionnement de la ville. L’accord et la garantie de plusieurs libertés individuelles, franchises ou privilèges, étaient destinés à inciter les paysans à s’y installer et peupler le lieu. Elle reprenait en cinquante cinq paragraphes les libertés et coutumes concédées aux habitants de la petite bastide voisine de Sarrefont (Sarron) fondée quelques années auparavant. (De cette bastide il ne reste rien. En septembre 1322 elle fut attaquée de nuit par les troupes du comte d'Armagnac Bernard VI, dévastée et incendiée)

Après paiement d’un droit d’entrée, les paysans affranchis et les divers habitants recevaient chacun un lot pour habiter, avec maison (Ayral) et un jardin attenant (Cazal), et un lot (Arpent) qu’ils devaient cultiver pour leur subsistance. En échange, ils payaient une redevance annuelle  au seigneur et au roi. A ces diverses parcelles s’ajoutaient les « padouens », propriété indivise de la communauté.

Le pariage eut pour conséquence que la ville devait être administrée par deux bayles et leurs sergents, avec une justice commune. Il fut même prévu qu’un emplacement devait être réservé à l’édification d’un château anglais près de celui de Castelnau..

A la suite d’un différent entre le seigneur de Castelnau et le bayle représentant le roi d’Angleterre, cette charte fut modifiée et complétée le 22 janvier 1319 à Bordeaux pour bien fixer les limites de la juridiction de la baylie. Celle-ci intégra les paroisses de Pécorade, Sorbets, Cledes et Payros, ainsi que quelques hameaux tels que Mauries, Bruix, Cazalets …
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Le tout fut confirmé le 6 août 1320 à Westminster par le roi d’Angleterre.

C’est à la même époque qu’ont été fondées les bastides voisines de Cazères (1314) Toulouzette (1320) et Grenade (1322)


LA BASTIDE

Une vue aérienne, ou, encore mieux, le cadastre du XIXe siècle, font apparaître nettement la configuration du noyau urbain historique d'une régularité accomplie malgré l'extension récente du village


Geaune est une de ces cités au plan raisonné et régulier qui se sont multipliées dans le sud ouest à partir du XIIIe siècle. Nommées bastides, elles sont caractéristiques du développement démographique et économique de l'époque, et du nouveau mode d'occupation du sol passant de l'habitat dispersé à l'habitat aggloméré


Conçue sur le modèle gascon, dit octogonal, la ville est découpée en un damier de 25 îlots carrés (les moulons) par des rues se coupent perpendiculairement. Ce dessin géométrique permettait en  particulier de contrôler le nombre de foyers, et de calculer facilement l’impôt à percevoir sur la surface bâtie.

plan, d'après le cadastre du XIXe siècle


L’îlot central est occupé par la place publique carrée. Au milieu de cette place se trouvait jusqu’en 1888 la halle où les paysans des alentours venaient vendre le produit de leurs cultures et de leurs élevages. Les quatre rues principales y entrent à chaque angle. Au-dessus était la maison commune siège du pouvoir des jurats, et salle de justice.   Les artisans et marchands vivaient tout autour de cette place. Les ateliers et échoppes donnaient sous les couverts abrités et leurs arcades, ou cornières, lesquels subsistent encore presque intacts sur trois cotés. Ces couverts sont l'image de la destination première des bastides, carrefours d’échange économique.



Selon l’époque de la construction, les couverts  sont soutenus tantôt par de larges piliers de pierres, tantôt par d'énormes poutres de bois. Les  arcades peuvent être soit de pierres ou de briques, soit par des ouvertures en formes de portiques constituées par des jambages ou des linteaux de bois. Les arcades ou portiques supportent soit des  voûtes, soit simplement des solives qui forment l'assise de l'étage.


Les maisons de la place, plutôt étroites, se développaient en longueur et profondeur. Le rez-de-chaussée était occupé par les boutiques et arrière boutiques, le premier étage étant réservé à l’habitation.

Au fur et à mesure de l'occupation, les constructions occupèrent les parcelles vides, d’ abord autour de la place, puis le long des voies fréquentées qui aboutissaient aux quatre portes de la ville. Mais il semble qu’à peine un quart seulement de la bastide ait été réellement occupé




Le tout était entouré de larges fossés dont l’empreinte ovale semble résulter de l’incorporation des jardins dans l’enceinte. Ils ne furent combles, dit-on, qu’à la fin du XVIIIe siècle

Il est difficile d’affirmer que des remparts ou murailles aient entouré la totalité de la ville dès sa construction, ou postérieurement, en relation avec le besoin de sécurité aux époques de tensions. Une supplique confirme cependant que lors de la reprise de la ville en 1352 (2) les anglais « abattirent par terre les murailles de la ville, lesquelles murailles tours et forteresses les dits manants ont réédifié en partie ». Les fortifications ne furent jamais reconstruites en totalité mais remplacée par des clôtures de bois sur talus.

Malheureusement peu  de vestiges du bâti d'origine nous sont parvenus. Mais la forme urbaine et la dimension des lots demeurent et  témoignent de toutes les époques qui se sont succédé. On distingue  encore aujourd’hui le dessin régulier des rues du bourg, le quadrillage ordonné, et la place carrée entourée d’arcades sur trois côtés.



Les maisons, en pierre ou bois associé au torchis ou à la brique aux XVe et XVIe siècle, ont aujourd’hui des aspects et styles différents en raison de l'évolution architecturale des façades au cours du temps. Les arcs des couverts ont également évolué. Subsistent quelques maisons à colombages, une belle maison en pierre, à encorbellement à l’extrémité nord-ouest de la place. et quelques façades avec des fenêtres à meneaux.






L'église Saint-Jean-Baptiste




En retrait sur un des  îlots, à l’écart de la place, elle ne fut construite qu’un siècle après l’édification de la bastide. N’étant plus le centre fonctionnel, il semble que sa construction à l’intérieur de l’enceinte n’ait pas été prévue à l’origine, l’église de la paroisse restant à sa place dans le voisinage.

De style gothique languedocien, imposante et massive, avec une tour clocher, elle ne date que du  XVe siècle. Un pilier du porche comporte une inscription en gascon et lettres gothiques indiquant la date de 1452, soit seulement après la fin de la guerre de Cent ans (L’an 1452 furent construits et ce pilier et la voûte de l’église). On dit cependant que sa construction aurait commencé vers 1401, le gros œuvre terminé en 1415, et que 1452 serait la fin des travaux de la voûte et de la tour. Très endommagées en 1569, les voûtes abattues ne furent rétablies en pierre qu’à la fin du XIXe siècle (1876). L’église a été inscrite en 1973 à l’inventaire des Monuments historiques, et le clocher-porche classé.


La tour gothique des Augustins




C’est le principal vestige du couvent que fit édifier à ses frais Raymond Bernard III seigneur de Castelnau au début du XVe siècle. La consécration de l´église n´eut cependant lieu que le 17 juin 1490, retard sans doute occasionné par les guerres incessantes dans lesquelles le baron de Castelnau fut impliqué.  Cette date est attestée par une inscription lapidaire découverte dans les fondations de la chapelle conventuelle.



Les bâtiments conventuels furent incendiés en septembre 1569, par les troupes protestantes de Montgomery après le siège et la prise de la ville lors des Guerres de Religion L’église conventuelle destinée à être  la nécropole de la famille de Castelnau, échappa seule au ravage (Les Castelnau ayant embrassé depuis peu la religion protestante)



Relevé de ses ruines, le couvent fut  occupé par les Augustins jusqu’à la Révolution. Mais abandonné depuis, démoli et les matériaux dispersés, il n’en reste aujourd’hui que la tour du clocher de l’église classé Monument Historique en 1909, et quelques vestiges modestes dans le site occupé par un école.



La tour de Malte


 Cette maison forte, dite de  Malte, est une construction carrée et massive à fenêtres ogivales au deuxième étage. (fenêtre géminée sur la façade nord). Deux rangées de corbeaux sur la partie supérieure, susceptibles de servir de support pour les hourds, et les meurtrières des murs nord et ouest témoignant du rôle défensif de l’édifice. Ce fut donc une forteresse intérieure Son étage supérieur fut arasé lors de la reconquête anglaise en 1353.
Datée du XIVe siècle, on la dit avoir appartenu aux Hospitaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dit de Malte. Ceux-ci tenaient en effet à Pécorade une annexe de la Commanderie d’Arcins (Médoc),  et il est possible que leur maison et ses greniers se soient installées en un lieu plus sûr en s’intégrant dans l’enceinte, adossée aux remparts méridionaux de la ville.

La tradition veut qu’elle soit même antérieure à la fondation de la bastide puisque l’ordre avait la propriété d'une portion du territoire entourant la ville. Ainsi en février 1321, sur demande de consuls de Geaune, le Commandeur Vital de Saint-Salvi inféoda 80 journaux de terre, sous une censive annuelle de 4 sols par journal.
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(1) LES SEIGNEURS DE CASTELNAU

A l'origine, les Castelnau ne sont au XIIe s que seigneurs d'Urgons, dépendant de la vicomté de Marsan, plus quelques biens dans les paroisses voisines comme Pimbo. L’ascension de ces seigneurs, au contact avec la vicomté de Béarn et le comté d’Armagnac, commence  avec les services militaires rendus par  Raymond Bernard  auprès du roi Edouard 1er d’Angleterre, duc d’Aquitaine qu’il servit fidèlement tout au long de sa vie.

Au XIIIe siècle, vassaux directs du roi-duc, ils furent les rivaux des seigneurs voisins de Miramont vassaux des vicomtes de Béarn, avec lesquels les querelles se multiplièrent, avec « de nombreux homicides, incendies criminels et autres dommages », jusqu’en 1273, date à laquelle Auger de Miremont tua Géraud de Castelnau. Il fut emprisonné et ses domaines confisqués par le roi-duc qui confia la garde du "castrum" en janvier 1278 au fils de Geraud, Raymond Bernard I de Castelnau, sous réserve de le remettre à sa demande. La restitution des biens aux Miremont n'eut lieu qu'en 1309, lors du mariage de Deinot de Miremont et d'Agnès de Castelnau., fille de Raymond Bernard I, mettant ainsi fin à trente six ans  de guerre ouverte
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Le lignage des Miremont se fondit ensuite dans celui des Castelnau.et leurs biens incorporés. Mais n’ayant cessé de s’endetter depuis la fin du XIIIe  et au cours du XIVe siècle pour le service du parti anglais et participer aux diverses expéditions militaires, ils furent amenés a rejoindre la cause  du vicomte de Béarn leur principal prêteur

L’alliance se concrétisa par d’habiles mariages. Ainsi, après le décès de son épouse, Rose de Marsan, apparentée à la branche cadette des Marsan,  le baron Raymond-Bernard II de Castelnau se remaria  vers 1330 avec Béarnèse de Foix, soeur naturelle de Gaston Fébus comte de Foix et vicomte de Béarn. Une de ses filles, Condor, épousa Arnaud-Guillaume, seigneur de Morlanne, frère naturel de Gaston III de Foix-Béarn..
On le retrouve alors en 1344 servant dans l’armée du comte de l’Isle contre les anglais, et deux ans plus tard fondant au lieu de Buanes, paroisse de Saint-Orens, la bastide de Villenave

Le lignage de Castelnau en tira un profit territorial et patrimonial pour finalement dominer toute la région. Mais, en même temps l’habile Gaston III Fébus devenait le suzerain de tout le Tursan qu'il revendiqua alors comme une vicomté. Marsan et Tursan furent finalement réunis au patrimoine de la vicomté de Béarn.

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(2) GEAUNE ET LA GUERRE DE CENT ANS

Dès le début de la guerre de Cents ans, le comte Gaston II de Foix-Béarn, allié au parti français, assiégea la petite place, au nom du roi de France Philippe VI. A la tête de 400 hommes d’armes et de 600 fantassins il s’en rendit maître le 5 février 1338, probablement sans bataille. Il y installa une garnison de 50 hommes d’armes et 10 fantassins. Laissant au château de Castelnau, Pierre, écuyer banneret, seigneur et capitaine du lieu, sous les ordres duquel il mit 11 écuyers et 34 sergents, avant d’aller attaquer et se rendre à Aire conquise après deux jours de siège.

La part du roi d’Angleterre sur les revenus de la bastide fut alors donnée  au comte de Foix, cependant que les habitants restés dévoués aux anglais protestèrent en vain.

Ce n’est qu’en 1352, que les troupes du roi Edouard III  d´Angleterre menées par le sénéchal Jean de Cheveresdon reprirent la ville après un siège et d´importantes destructions, puisque les portes sont rasées en même temps que murailles, tours, forteresses et  moulin.

Geaune redevint française en 1368  et obtint confirmation de ses privilèges par Charles V en 1373. Les habitants renouvelèrent leur obéissance au roi de France par une charte du 5 février 1414, en se placent sous la protection des comtes de Foix

Elle le fut  définitivement  après la reconquête de Charles VII  et l’assemblée des états ralliés  à la couronne de France tenue le 11 mai 1443 à la collégiale de Saint-Loubouer et présidée par Gaston IV de Foix.
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A la mi-décembre1471,  le duc de Guyenne Charles de France, frère et ennemi de Louis XI, se trouvait à Saint-Sever avec sa maîtresse Nicole de Chambes, dame de Montsoreau. Cette dernière y mourut le 14. Le  jeune duc, il avait 26 ans, également  malade dit-on de la fièvre quarte, d’une maladie vénérienne ou d’un empoisonnement, fut amené de Saint-Sever à Geaune avant de regagner Bordeaux où il mourut le 12 mai suivant.
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La lignée des Castelnau acquit la totalité des droits de la bastide à partir de 1586 ou 1587 par donation de la part royale qui était revenue au roi de Navarre puis aux Gramont. Enfin, par le mariage, en 1639 de la dernière héritière de la seigneurie, (élevée au rang de marquisat en 1619), avec Henri de Baylenx, Geaune échut à la maison de Poyanne qui la conserva jusqu’à la Révolution



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A LIRE

M B SAINT-JOURS -  La bastide de Geaune en Tursan - Bordeaux 1911 – réédité .
J. LEGER (abbé) -  Les Castelnau- Tursan –Aire- 1886-1887


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